Aller-vers

La précarité se développe en France, en Europe et dans tous les pays industrialisés alors que la richesse globale augmente. Ce n’est pas ici le lieu pour faire le procès de l’ultralibéralisme mais c’est le lieu pour déclarer que la précarisation galopante lance des défis majeurs en terme de santé publique. Les exclus de la vie socio-économique, et citoyenne, s’éloignent du soin, faute de moyens et de confiance. La pauvreté crée des pathologies somatiques et psychiques. Comment faire alors pour que ces citoyens accèdent à ce droit fondamental qu’est la santé ?

Tente d’une famille sans-abri à Toulouse

Les personnes précarisées souffrent, c’est indéniable, de maux physiques, psychiques et sociaux très important. L’un des pires maux est l’isolement, le sentiment de ne plus faire partie de la communauté car n’ayant plus de rôle socio-économique à y jouer. La stigmatisation est aussi un fléau. Elle s’accompagne souvent de l’auto-stigmatisation. Cette extrême dévalorisation de soi, conséquence du regard dévalorisant que la société porte sur le « pauvre », est un lourd combat, à mener contre soi-même, pour se sentir pleinement humain et citoyen. Cela empêche de se tourner vers le soin lorsque cela est nécessaire. Si d’aucun ne se tourne vers cette personne, le risque est grand qu’elle ne meurt seule, abandonnée de tous, comme il arrive trop souvent dans les rues de nos villes.

« La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de réassumer des responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible. » Joseph Wresinsky

« Aller-vers » est une solution pragmatique et de bon sens. Recréer du lien social avec les personnes ayant des troubles psychiatriques et/ou des addictions, tout en étant en situation de sans-abrisme est primordial. Les équipes mobiles, intégrant des médiateurs de santé-pairs (MSP), sont essentielles à cette nouvelle approche du soin. Les MSP ont un grand rôle à jouer dans cette partition. Ils ont les codes, langagiers et comportementaux, pour servir d’intermédiaire entre le « soignant » et le « soigné ». Le fait d’être un pair-usager crée aussi un lien de confiance.

Le droit au logement est un droit fondamental. Il est un préalable à toute démarche citoyenne. C’est dans cette perspective que j’ai accepté de travailler comme MSP dans le dispositif Un chez-soi d’abord

Régulièrement un binôme, de travailleurs sociaux et du secteur sanitaire, de l’équipe d’accompagnement du Un chez-soi d’abord, rend visite au locataire à son domicile ou ailleurs. Il respecte l’agenda du locataire. Celui-ci définit son offre de service. L’accompagnement dure autant que de besoin. L’équipe du Un chez-soi d’abord est pluridisciplinaire et polyvalente. Elle se compose d’éducateurs spécialisés, d’infirmiers, d’assistants social, de MSP, de psychiatres, de psychologues et de médecins-addictologues. Cette pluridisciplinarité permet de répondre à l’ensemble des demandes du locataire. La prise en charge sanitaire et médico-sociale est globale. Dans la mesure du possible nous orientons le locataire vers le droit commun tout en l’accompagnant dans ces démarches. L’objectif premier de ce dispositif est le rétablissement qui se trouve être un bien-être physique, psychique et social, certes différent d’avant l’apparition de troubles psychiques, de conduites addictives et/ou de situation de sans-abrisme, mais cet état de bien-être général permet de retrouver une citoyenneté totale, si tant qu’elle existe, et le pouvoir d’agir sur sa propre vie et dans la société.

Pas à pas, jour après jour, les locataires reprennent confiance en eux et en leurs propres ressources. Le but de l’accompagnement est l’autonomie du locataire dans tous les aspects de sa vie. Tous les membres de l’équipe du Un chez-soi d’abord ne souhaitent qu’une chose : que le locataire vole de ses propres ailes et vive sa vie de concitoyen jouissant de ses droits et respectueux de ses devoirs !

Stigmatisation

Dans le parcours de toute personne souffrant de troubles psychiatriques sévères, la stigmatisation de ses troubles par la société est importante.

Énormément de gens désignent ceux qu’ils ne comprennent pas par: fou, dingue, jobard, chtarbé, narvalo. Je vous passe d’autres dénominations toutes aussi péjoratives les unes que les autres.

L’intériorisation de ces « joyeusetés » crée chez mes pairs-usagers une auto-stigmatisation. Nous nous sentons inférieurs aux autres représentants du genre humain, incapables de trouver une place dans la société, incurables de nos troubles.

« Une nouvelle étude issue de la cohorte REHABase met en évidence que plus le degré de résistance à la stigmatisation est élevé chez les personnes présentant un trouble psychique sévère, plus ces dernières présenteront des scores de qualité de vie, d’estime de soi et de bien bien-être élevés et un stade du rétablissement avancé.« 

https://centre-ressource-rehabilitation.org/la-resistance-a-la-stigmatisation-variable-predictive-du-retablissement?debut_articles_rubrique=%40933

Et pourtant, lutter contre la dévalorisation de soi est un acte majeur sur la voie de son rétablissement.

Etre un pair-aidant permet de changer le regard social sur les troubles psychiques par l’exemple de la possibilité de vivre dans la société, d’y jouir de ses droits et de respecter ses devoirs, comme l’ensemble de ses concitoyens. Cela permet, tout autant, aux pairs-usagers de la psychiatrie et/ou de produits psychoactif de trouver espoir dans ses propres ressources.

Donner espoir est une des missions essentielles du pair-aidant.

Changer la représentation des troubles psy et des usages de produit légaux ou illégaux me semble également essentiel.

Usager de substances

J’ai usé et abusé du haschisch, de l’héroïne et de l’alcool. Maintenant je suis abstinent de l’héroïne et du haschisch mais continue à boire modérément de l’alcool.

Je ne vous mentirez pas en vous disant que: « la drogue, c’est mal! » Si cela ne procurait aucun plaisir, personne ne consommerait de produits psychoactifs. Le mouvement de l’auto-support, où des pairs-usagers militent non pas pour l’abstinence mais pour la réduction des risques (RDR), est une avancée majeure dans la représentation des usagers par la société et par eux-même.

Je suis résolument contre la prohibition qui criminalise les consommateurs. La légalisation de tous les produits psychoactifs est, à mon sens, une politique favorisant la prévention, la RDR et l’information objective.

Etat de pensée modifiée

Je me souviendrai toujours d’une réflexion que ma défunte tante m’avait dit alors que nous fumions ensemble du haschisch . C’était il y a une vingtaine d’années. Je lui faisais part de mes difficultés d’insertion, de mes troubles psychiques, car elle était très ouverte d’esprit. Elle avait juste commenté en me déclarant: « Dans une autre société, tu serais respecté! »

Je repense souvent à cette phrase. Elle m’a longtemps réconforté. Il est vrai que celui qui est jugé fou, en Occident, est, chez certains peuples, considéré comme un intercesseur avec le monde des esprits. Je me suis toujours défendu de me prendre pour un chaman même si quelques amis le croient. J’en ai peut être potentiellement l’esprit mais je n’ai aucunement la formation requise. Le monde des esprits est redoutable. Il est facile de s’y perdre et de ne plus en revenir. Mes état de pensées altérées m’ont fait apercevoir de quoi l’esprit humain est capable dans ces état de perceptions modifiées.

Ces phrases vont me faire passer pour un fou. Je vous répondrai qu’en effet je le suis, et j’ai été estampillé comme tel par l’Académie de Médecine, mais vous ne m’ôterez pas de l’idée que l’expérience de la crise psychotique et l’expérience de la transe chamanique ont des points communs. La différence est que la première est incontrôlée tandis que la seconde est maîtrisée.

Depuis peu la science occidentale se penche sur le chamanisme pour tenter de comprendre rationnellement les phénomènes qui se produisent dans le cerveau lors de la transe. La transe existe depuis l’aube de l’humanité. Elle subsiste encore en certains endroits de la planète. Ce qui se passe lors de celle-ci n’est pas acceptable par un occidental et pourtant il se passe quelque chose dans l’esprit qui existe malgré le scepticisme. Certains chercheurs en neuroscience étudient sérieusement ce que la pratique séculaire tient pour vrai.

La table ronde du Musée du quai Branly a pour thème: « Importer des pratiques chamaniques en Occident : risques, pièges et réussites »

La pair aidance, un levier pour le développement d’une approche intégrée

J’ai été invité, en tant que médiateur de santé-pair au GCSMS Un chez-soi d’abord de Toulouse, par la Fédération Addiction Occitanie pour intervenir au cours du webinaire « Addictions et troubles psychiatriques ».

Vous pouvez retrouver l’intégralité du webinaire sur la chaîne Youtube de la Fédération Addiction avec le lien suivant:

com/watch?v=lb0J6TT-LNY&feature=youtu.be